Au Frère IGNIFER, mémoire éternelle.
LES MARTINISMES
Le qualificatif de Martiniste fut appliqué, parfois jusqu’à la confusion, à la fois à la pensée de Louis-Claude de Saint-Martin et au système théurgique de Martinez de Pasqually. Il est vrai que Saint-Martin fut le disciple de Martinez et que son œuvre littéraire emprunte beaucoup à l’enseignement de Martinez, principalement dans ses deux premiers ouvrages : « Des Erreurs et de la Vérité » et surtout « le Tableau naturel des rapports qui unissent Dieu, l’Homme et la Nature ». Le Martinisme, au sens large, inclut l’Ordre des Chevaliers Maçons Elus Coëns de l’Univers, qui fut le premier à véhiculer la doctrine de Martinez de Pasqually. Il inclut aussi le Régime Ecossais Rectifié de la Franc-Maçonnerie, par le fait que son créateur, Jean-Baptiste Willermoz, fut aussi un disciple de Martinez de Pasqually et surtout, parce que la réforme de la Stricte Observance Templière faite par Willermoz, introduisit au sein du Régime Rectifié, les éléments majeurs de la doctrine de Martinez. Le Martinisme, au sens restreint, ne devrait indiquer que la pensée saint-martinienne, telle qu’elle est présentée dans les ouvrages signés par le Philosophe Inconnu. Le Martinisme inclut enfin l’Ordre Martiniste fondé par Papus et A. Chaboseau, et tous les Ordres qui en découlent.
LE MARTINISME AU SENS LARGE
Le Martinisme est un courant de pensée, tributaire de la doctrine transmise par Martinez de Pasqually. Sans cette doctrine, dont les grandes lignes furent fixées dans le « Traité sur la Réintégration des êtres », il n’y a pas de Martinisme, ni au sens large, ni au sens restreint.
L’œuvre de Saint-Martin, comme celle de Willermoz et même celle de Martinez de Pasqually, n’ont de sens que dans l’étude, la mise en pratique et la transmission de cette doctrine. Cette doctrine est une explication, un commentaire ésotérique de la Bible, Ancien et Nouveau Testament. Le Martinisme constitue l’ésotérisme orthodoxe du Christianisme. C’est en cela qu’il est gnostique, la Gnose étant la Sagesse intérieure à une Tradition. Dans l’état actuel des recherches historiques, personne ne sait exactement comment Martinez de Pasqually est entré en possession de cette doctrine. Tout ce que l’on peut noter, c’est que cette doctrine possède beaucoup de points communs avec les spéculations théologiques de l’école d’Alexandrie, d’avant le concile de Nicée, c’est-à-dire du Christianisme des 2ème et 3ème siècles de notre ère, raison pour laquelle le Martinisme est dit être judéo-chrétien. L’œuvre littéraire de Saint-Martin, comme l’œuvre rituelle de Willermoz au sein du R.E.R. tentent de transmettre cette doctrine, à deux publics différents, en souffrant du même handicap : ne pas trahir le serment de silence, prêté au sein de l’ordre des Elus-Coëns. Car l’existence du « Traité sur la Réintégration », résumé doctrinal de cet enseignement, devait rester secrète et ce Traité lui-même n’était accessible que dans les degrés terminaux de l’Ordre Coën. Il demeure qu’aujourd’hui, Dieu voulant, nous sommes en possession de ce Traité, qui est la source et la racine des ouvrages de Saint-Martin et des rituels du R.E.R. Dit autrement, tout Martiniste, au sens large du terme, se doit de connaître ce Traité. C’est là le premier travail de tout Martiniste contemporain.
SAINT-MARTIN, DE LA PHILOSOPHIE A LA THEOSOPHIE
Il y a plusieurs façons d’aborder l’étude de la pensée Saint-Martinienne.
La première est purement philosophique. L’auteur est alors étudié comme tout autre philosophe, que ce soit Platon, Aristote, Schopenhauer, ou Bergson, par exemple. Cette approche relève d’une pensée universitaire, très utile, mais incomplète, voire réductrice. Car Louis-Claude de Saint-Martin, s’il se présente comme un philosophe est avant tout un théosophe. La théosophie a ceci de particulier, d’unir la Philosophie à la Tradition, c’est-à-dire d’unir la réflexion humaine, à la révélation divine. Cette théosophie tend à éclairer l’homme sur ce qu’il est : c’est l’Illuminisme. De là, une seconde méthode d’apprentissage, initiatique, qui utilise en plus de l’étude intellectuelle, une approche symbolique des éléments majeurs de la pensée Saint-Martinienne. Cet apprentissage du symbole et ce développement de la pensée symbolique est la caractéristique des Sociétés dites initiatiques. Une société initiatique a pour caractéristique de ne pas privilégier la propriété rationnelle et analytique du Mental, mais au contraire ses propriétés intuitives et synthétiques. Pour l’étude du Philosophe Inconnu, l’Ordre Martiniste est sensé assumer ce rôle. Lorsque je parle de l’Ordre Martiniste, j’englobe tous les Ordres Martinistes et également la Société des Indépendants. L’Ordre Martiniste a fonction de développer chez ses membres cette pensée symbolique, qui permet d’aborder l’étude de Saint-Martin sous un autre angle que celui de la philosophie universitaire et rationnelle.
LA PRATIQUE DU MARTINISME
L’union de la Philosophie et de la Tradition, dont j’ai parlé, ne peut mener qu’à une pratique spirituelle, qui n’est pas une religion en elle-même, mais qui est un exercice de type religieux.
Dans le cadre du Martinisme, le substrat religieux est le Christianisme, qui repose sur la Personne historique de Jésus Christ ; sur son message qui est l’Evangile et sur l’Assemblée de ses disciples qu’il a désiré, sinon institué : l’Eglise. Louis-Claude de Saint-Martin établit une distinction très nette entre l’Eglise institutionnelle, qu’il nomme le catholicisme et l’Eglise idéale, parfaite, qu’il nomme le christianisme. Pour lui, l’église institutionnelle est l’école préparatoire à l’Eglise vraie. Cette idée a deux conséquences : Pour entrer dans l’Eglise vraie il faut se préparer le temps nécessaire (qui peut prendre des années, ou une vie) en fréquentant l’Eglise préparatoire. Lorsque l’on est bien préparé, il est possible de délaisser cette forme institutionnelle, parce qu’on l’a accomplie, pleinement assumée et intégralement vécue, de l’intérieur. De là, deux attitudes excessives sont à craindre : la première est de trop s’attacher aux formes institutionnelles et de ne jamais les transcender ; la seconde est de rejeter trop tôt ces formes institutionnelles et de basculer dans une fausse spiritualité, par manque de préparation. Quel que soit le stade atteint par le Martiniste, réel ou supposé, sa pratique spirituelle est la Prière. Cette prière est spontanée, elle jaillit du Cœur, c’est une prière d’adoration, d’admiration, qui peut être verbalisée, vocalement ou mentalement ; elle peut être un simple silence, sans paroles et sans pensées. La pratique du Martinisme est très proche, sur le fond, de l’Hésychasme de l’Eglise d’Orient, mais elle peut être différente dans la forme. Cette pratique se rapproche aussi, à bien des égards, du yoga indou tel que définit par Patanjali. En Martinisme, il n’existe pas de rituel précis ou de texte de prière imposé. Les 10 prières de Louis-Claude de Saint-Martin sont plus des textes à méditer que des formules d’oraison. Ce qui fait qu’une prière est Saint-Martinienne, c’est avant tout l’état d’esprit dans lequel l’orant accomplit sa prière. Cet état d’esprit est déterminé et induit chez l’orant, par sa compréhension de la doctrine Mariniste. C’est en cela que le Martinisme est gnostique, associant la Connaissance à la Foi –et non pas en remplaçant la Foi par la Connaissance- Le Martinisme exige la Foi et la Connaissance, fondues ensemble jusqu’à devenir Sagesse, unique et Divine. La pratique du Martinisme est une Sophiurgie qui est à la fois l’action de la Sagesse divine en l’homme et l’action de l’homme envers la Sagesse de Dieu. A l’exemple du roi Salomon, le Martiniste désire la Sagesse de Dieu et l’attire à lui en mettant ses pensées, ses paroles et ses actes en conformité avec la Sagesse. Cette mise en conformité passe par la compréhension de Dieu, de l’Homme et de la Nature en leurs rapports intimes; elle passe aussi par l’exercice constant des Vertus dont la Charité ou la Bienfaisance fait le type parfait. Cette sophiurgie fusionne la prière et la méditation : prière méditative et méditation priante. La prière Saint-Martinienne est une prière du Cœur, c’est-à-dire une prière qui jaillit du centre de l’Etre, de ce lieu où réside en chacun de nous, la divinité de notre état premier, l’Esprit nommé « mineur » par Martinez de Pasqually, et qui est une puissance de Dieu. Retrouver, redevenir cette puissance divine porte le nom de Réhabilitation, prémisse individuelle de la Réintégration, qui elle, sera collective. Cheminer vers cette réhabilitation porte le nom de Régénération. Mais le premier travail du Martiniste est la Réconciliation, avec Dieu, avec lui-même et avec les autres. La réconciliation est une prise de conscience de notre éloignement vis à vis de Dieu, suivi d’un abandon à Sa volonté et d’efforts répétés pour se rapprocher de Lui. Le Martiniste est le fils prodigue de la Parabole évangélique. Ces efforts sont ordonnés et hiérarchisés suivant le système de Martinez de Pasqually, ce qui fait que le cheminement Martiniste, sa régénération, ne relève pas de la Mystique, mais de la Voie Initiatique ; et c’est aussi pour cela que, sans évacuer les rites et Sacrements de l’Eglise, le Martinisme nécessite une Initiation supplémentaire au Baptême.
LA CARRIERE MARTINISTE
Ce terme de « Carrière » vient de Saint-Martin qui nommait ainsi le travail du Martiniste, parce que ce travail est à plein temps, nous dirions aujourd’hui que c’est un CDI (un « contrat à durée intemporelle »)… Cette carrière, qui est aussi un ministère, consiste à prier perpétuellement, à adorer, admirer, louer et glorifier perpétuellement le Créateur de toutes choses.
A ce culte primitif, il en est ajouté un second, rendu indispensable depuis la chute d’Adam : c’est la pénitence, l’humble reconnaissance que nous ne sommes plus ce que nous avions vocation d’être, par nos propres fautes. La prière du Martiniste est avant tout une prière de Réconciliation individuelle avec Dieu, et de remerciement pour l’œuvre accomplie par Jésus, ce dernier étant reconnu comme Verbe-Dieu et Christ-Homme, venu pour réparer les conséquences de la chute d’Adam. Jésus-Christ est le Grand Réparateur de l’Univers autant que le Verbe-Architecte Divin. Il est l’archétype divin de l’Homme-Esprit dont le Ministère est de manifester la Présence divine au sein de la Création. Tout le travail Saint-Martinien consiste à se rapprocher de Dieu, par son Christ et dans Son Esprit, pour transformer notre regard sur le monde qui nous environne. Cette transformation implique une nouvelle façon de penser, de parler et d’agir, qui est alors conforme à notre vocation primordiale.
EN CONCLUSION
Le Martiniste est un chrétien, conscient des responsabilités qu’implique son Baptême. L’étude de la Bible, voire de la langue hébraïque demeure la base de toute sa recherche. La théologie et la participation à la vie sacramentelle de la communauté constituent une option, mais une option profitable (et très souvent nécessaire) à l’éducation spirituelle du Martiniste. Se sentant élu à la Gnose, en plus d’être appelé à la Foi, le Martiniste doit aussi connaître parfaitement la doctrine de Martinez de Pasqually et du Philosophe Inconnu, qui donne le tracé régulateur de l’Univers et de l’Homme.
Son quotidien inclut la prière, régulière jusqu’à devenir perpétuelle. Il fouille aussi les profondeurs de sa psyché et de son mental, par de fréquentes introspections, généreuses mais sans complaisances, afin de prendre conscience de sa part d’ombre, au sein de laquelle il porte la Lumière de l’Initiation, nettoyant son aire pour que descende la Lumière divine du Saint-Esprit et que réside en lui la Présence de Dieu, car le cœur de l’homme est le Temple de Dieu, le Tabernacle sacré et absolu de Ses Saintes Puissances, Propriétés et Vertus.
SAGI NAHOR